L’ère des castrats fait partie des plus brillantes et des plus remarquables de l’histoire de la musique européenne. Rarement un tel achèvement de sensuelle splendeur, de forme et de contenu, de poésie et de musique — et notamment une telle perfection du chant virtuose —, ne fut atteint comme ce fut le cas à l’apogée du baroque. L’art légendaire des castrats n’a cessé jusqu’à aujourd’hui de rayonner par-delà les siècles, expliquant, en dépit de l’immense sacrifice humain sur lequel il repose, une confrontation sans cesse renouvelée avec cette époque à tous égards exceptionnelle.
Pendant plus de deux cents ans, on ne put concevoir dans les métropoles musicales européennes de renoncer à la virtuosité des castrats, omniprésents — autrement dit d’hommes qui durant leur prime jeunesse, à la suite d’une opération, s’étaient vu dérober leur sexe et de ce fait leur identité, leur équilibre psychologique et toute possibilité de vie selon une voie bien tracée, l’intention étant de faire de ces enfants mutilés des instruments de musique d’une splendeur sans précédent.
Pour que l’auditeur d’aujourd’hui puisse se faire une idée d’un tel univers sonore, force est de recourir au subterfuge du travestissement, des interprètes des deux sexes se glissant dans la vêture musicale des castrats. C’est ainsi que nombre de représentants de la scène particulièrement vivante de la musique ancienne, notamment les contre-ténors, ont proposé différents portraits de personnalités de ce temps — ainsi Senesino, ou encore Carestini. Les voix de femmes redécouvrent d’autant plus, pour elles mêmes, ce répertoire d’artistes dont la tessiture relevait du soprano et de l’alto que, de façon paradoxale, s’était à l’époque déjà imposé l’avis selon lequel des chanteuses, avec leurs propres capacités vocales, pouvaient fort bien rivaliser avec les plus grands castrats :
“Ainsi croyais-je qu’aucune chanteuse au monde ne pouvait égaler la voix d’un Farinelli par exemple, ou d’un Caffarelli ; or voici que devant moi s’affirme et resplendit dans toute son opulente beauté une vivante réfutation” (Wilhelm Heinse, 1795).
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