Une voix de légende renaît de la partition
… en un mot, c’est ici seulement [à Paris] qu’on peut savoir ce
qu’est le chant. Aujourd’hui indiscutablement ce n’est pas la
Pasta, mais la Malibran (Garcia) qui est la première en Europe —
une merveille ! Valentin Radziwill l’idolâtre et plus d’une fois
nous nous représentons à cette occasion combien vous
l’admireriez !
Frédéric Chopin à Joseph Elsner, Paris, 1831
Les renseignements les plus précis sur la voix incomparable de
Maria nous sont fournis par la musique écrite à son intention :
les partitions montrent une tessiture couvrant près de trois
octaves (du mi sous la portée au contre-ut) avec des registres
extrêmes problablement plus affirmés que le registre médian. Les
coloratures virtuoses et les larges intervalles témoignent d’une
agilité et d’une maîtrise du souffle exceptionnelles.
Pour nous faire une idée de son timbre, il ne nous reste en
revanche que les nombreux témoignages de ses contemporains (articles
de presse, mémoires de témoins oculaires, etc.). La voix
conservait apparemment la même couleur jusque dans les suraigus,
et sa qualité est généralement décrite comme veloutée, sombre et
moelleuse. Les théâtres affichaient d’ailleurs Maria avec le
titre de “prima donna” ou de “contralto” — mais jamais comme
soprano. Aujourd’hui, une voix de ce type serait certainement
dénommée mezzo-soprano.
Cette voix hors du commun permit à Maria de chanter au cours
d’une carrière relativement courte — moins de dix ans — un
répertoire inhabituellement vaste : de l’opéra baroque à Mozart
et Rossini, puis la musique “contemporaine” de Donizetti et
surtout Bellini. Beaucoup d’œuvres furent composées spécialement
pour elle et créées par elle, mais la plupart sont aujourd’hui
tombées dans l’oubli.
Avec cet album, Cecilia Bartoli se concentre pour la première
fois sur l’époque romantique. Elle peut s’appuyer sur des
connaissances approfondies de la musique baroque et classique,
ce qui lui ouvre les portes d’un répertoire belcantiste
remarquablement varié. Le cœur du projet est naturellement
l’approche des œuvres de Vincenzo Bellini à partir du contexte
historique.
Fascinée par les qualités vocales et dramatiques extraordinaires
de Maria Malibran, Cecilia Bartoli cherche à reconstituer la
sonorité de l’époque en prenant compte de tous les paramètres :
le type de voix, la conduite de la voix, l’étude des partitions
originales, les instruments d’époque et le fait que le la était
alors accordé à 430 Hz.
Un jour j’entrai sans qu’il parût prendre garde à moi. Il
tournait le dos à la porte de son cachot et chantait, d’un ton
mélancholique, l’air espagnol: “Yo que soy contrabandista”. —
Quand il eut fini, il se tourna brusqement vers moi et me cria :
“Frère, promets, si jamais tu doutes de moi, d’écarter tous tes
soupçons quand tu m’entendras chanter cet air.”
Victor Hugo, Bug Jargal, 1818–20
Le phénomène Maria Malibran trouve son origine et son essence
dans la chanson “Yo que soy contrabandista” [5] : c’est une des
compositions les plus célèbres de Manuel García père
(1775–1832), lequel joua un rôle considérable dans le
développement de la personnalité et de l’art de sa fille. Plus
tard, Maria et sa sœur Pauline Viardot interprétèrent souvent
cette chanson en s’accompagnant à la guitare, ou la chantèrent
dans la leçon de musique du Barbiere di Siviglia de Rossini. Ce
morceau symbolise un peu l’ascension de la famille García, de la
province sud-espagnole jusqu’au Parnasse du chant d’opéra ; elle
illustre aussi les talents multiples de García : avec cet air
immensément populaire, l’Espagnol introduisit le folklore de sa
patrie dans l’univers de la musique classique. Cette chanson
inspira à George Sand une histoire lyrique, Le Contrebandier, et
à Liszt un Rondeau fantastique ; Victor Hugo la cite dans son
premier roman Bug Jargal, et Georges Bizet semble en avoir
utilisé des motifs pour le coloris espagnol de Carmen.
El poeta calculista (“Le poète calculateur”) est un monodrame (dans
l’original : “unipersonal”) d’une durée d’une heure environ, qui
met en scène un poète sans le sou méditant sur la carrière et le
succès. Le poète évoque les chefs-d’œuvre qu’il serait capable
d’écrire, illustre chacun des genres — comédie, tragédie, etc. —
à l’aide d’exemples, et va même jusqu’à chanter un “duo d’amour”
à lui tout seul. “Caballo” est une chanson de contrebandier
traditionnelle dans le style du “polo”, une danse aujourd’hui
encore très appréciée dans le flamenco. Le rythme fougueux, la
fierté et l’énergie qui habitent cette page en disent long sur
le tempérament du compositeur et les traits de caractère qu’il a
légués à ses enfants.
Signorina Garcia est une de nos favorites et, à en juger par
l’accueil enthousiaste, la favorite de tous ceux qui l’ont
entendue chanter. Dotée d’autant de science que de talent, elle
est modeste et sans ostentation ; avec une figure élégante et un
visage ravissant, elle reste délicate et sans prétention.
New-York Literary Gazette, 1825
En 1825, García et sa famille quittent l’Europe pour New York.
Le ténor fait de sa fille surdouée la star de sa troupe d’opéra,
principalement dans des rôles de Rossini et Mozart. Il compose
aussi pour elle les rôles principaux de ses propres œuvres
scéniques La figlia dell’aria et L’amante astuto, probablement
les tout premiers opéras créés en Amérique. La grande scène de
Semiramide “E non lo vedo … Son regina” [9], extraite de La
figlia dell’aria, se situe encore clairement dans la période de
transition entre classicisme et romantisme, comme le montrent
les mélismes de la partie vocale. En revanche, on observe
l’influence de Rossini dans l’accompagnement de l’air. Le
récitatif sombre et très dramatique, interrompu par les
interventions désespérées du chœur, est tout à fait original.
L’air débute par un élan fier et martial (“Son regina”), qui
cède ensuite la place à un thème pastoral dont l’harmonie et
l’accompagnement de flûtes et clarinettes rappelle l’école
napolitaine (“E sopra i popoli cari”). À ce désir de régir le
peuple avec douceur, Semiramide ajoute un geste plein de
grandeur et de dignité en terminant sur un appel enflammé à la
révolte et à la liberté.
La longueur de cette scène aujourd’hui encore extrêmement
éprouvante, la variété des émotions qui s’y succèdent rapidement,
les arpèges et les gammes virtuoses, la tessiture très étendue
(du sol grave au la bémol aigu) souvent parcourue en l’espace de
quelques mesures, tout indique que Maria possédait dès le départ
une voix et un talent dramatique hors du commun.
L’opéra a été très bien interprété, la Malibran dominant le
reste par la puissance de son chant et la magie de son
expression dans le rôle de Clari.
Wiener Zeitschrift für Kunst, Literatur, Theater und Mode, 1829
Quand elle rentre d’Amérique à Paris en 1828, Maria fait une
entrée triomphale au Théâtre-Italien, avant tout dans des rôles
de Rossini. À cette époque, ce théâtre emploie comme répétiteur
Jacques Fromental Halévy (1799–1862). Aujourd’hui connu pour son
grand opéra La Juive (1835), Halévy composa également deux
opéras italiens dont le premier, Clari, fut inspiré par Maria.
Celle-ci avait entendu à Londres un opéra (1823) de
H.R. Bishop sur le même sujet, et avait subjugué le public
américain avec l’air de plus populaire de cet ouvrage, le fameux
“Home, Sweet Home”. Clari fut créé par elle en 1828/29 au
Théâtre-Italien. La musique surprend par son style italien,
léger et très différent de la pompe du grand opéra. La partition
de Halévy est originale et orchestrée avec imagination. La
cavatine d’entrée de l’héroïne, “Come dolce a me favelli” [14],
est introduite par un passage en solo pour quatre cors et un
violon, véritable oasis de paix après l’animation de la scène
précédente, qui suggère à la fois les origines paysannes du
personnage et la sincérité de son caractère. La lente mélodie
rappelle le style de Rossini, mais quand elle s’élance du si
bémol grave au la aigu, on voit que le compositeur connaissait
parfaitement les possibilités de sa chanteuse.
Depuis des années, le fameux compositeur ne nous a pas offert
une œuvre de modestes dimensions plus séduisante que celle-ci.
Le thème en fa, précédé d’une très brève introduction, est
gracieux et charmant, et ses modulations piquantes se prêtent
avantageusement à un traitement en variations.
Wiener Zeitschrift für Kunst, Literatur, Theater und Mode, 1830
L’Air à la tirolienne avec variations [8] de Johann Nepomuk
Hummel (1778–1837) est une curiosité. Apparue en Angleterre au
début du XIXe siècle, la tyrolienne est une forme élégante du
ländler qui rend hommage au folklore des Alpes. Cette mode fut
lancée par des groupes de jodler itinérants, comme la famille
Rainer, originaire de la vallée de Zillertal, qui fit fureur en
Allemagne et en Angleterre. Hummel, pianiste, chef d’orchestre
et compositeur, élève de Mozart, Salieri et Haydn, travailla
pendant dix-huit ans comme maître de chapelle à la cour du
grand-duc de Weimar, mais il était aussi invité chaque année à
donner des concerts dans les grands centres musicaux européens,
entre autres à Londres. Son Air à la tirolienne avec variations
fut publié en 1830 simultanément à Vienne, Paris et Londres,
dans une version pour voix et orchestre et une autre pour piano
à quatre mains, et porte l’indication “chanté pour la 1ère fois
par Mme Malibran-Garcia à Londres, composé et dédié à elle”.
Cette page sur un texte simple et pastoral consiste en un jodler
extravagant et une série de variations caractéristiques. Notre
enregistrement comporte la variation syncopée, celle “en style
hongrois” où les violons imitent le cymbalum, et celle en style
rossinien où la voix rivalise avec la clarinette et la flûte.
Dans le rôle de l’héroïne, ce génie unique qu’est Maria Malibran
émerveille le compositeur et le public.
Giovanni Pacini, Le mie memorie artistiche, 1875
Au cours des années 1830, Maria concentre progressivement ses
activités sur l’Italie, sans pour autant abandonner ses tournées
en Angleterre. Elle fait des séjours prolongés à Naples, où elle
interprète les rôles les plus variés et inspire aux compositeurs
toute une série d’œuvres nouvelles. En 1833, Giovanni Pacini
(1796–1867) écrit pour Maria et le Teatro San Carlo un opéra
aujourd’hui tombé dans l’oubli, Irene, o L’assedio di Messina
(Irene ou le siège de Messine). Né en Sicile, Pacini compte avec
Rossini et Donizetti parmi les compositeurs d’opéra les plus
prolifiques du XIXe siècle, puisqu’il composa 89 opéras.
Le dernier tableau de cette œuvre, composé du récitatif et de la
prière d’Irene “Se un mio desir … Cedi al duol” [1] suivis de la
strette “Ira del ciel” [2], montre avec quelle adresse Pacini
savait créer un suspense dramatique en retardant le dénouement,
puis mettre ce dénouement à profit en offrant à sa soliste un
feu d’artifice de virtuosité parfaitement intégré dans
l’architecture d’ensemble de la scène.
Le style dramatique de Pacini est caractérisé par des
modulations inattendues, de grands intervalles mélodiques et des
battues énergiques à l’orchestre, mais on y trouve aussi des
moments élégiaques — avant tout dans les solos de cor et de
harpe. Cette orchestration, qui vise à souligner le caractère
sombre et mélancolique de la prière d’Irene, ne prend toute sa
saveur qu’avec l’utilisation d’instruments anciens.
Les éléments typiques des cabalettes de Pacini (gammes,
chaînes de trilles ascendantes, notes tenues dans l’aigu) sont
ici logiquement intégrés au déroulement dramatique, qui mène
irrémédiablement à la fin tragique (le suicide d’Irene et
l’incendie de l’église de Messine).
Il y a quelques jours, dans l’Amelia du maestro Rossi, la
Malibran a voulu se faire admirer aussi comme danseuse, et ne
sachant pas danser comme elle chante, tout comme elle ne saurait
chanter comme elle danse, a reçu du public le conseil d’utiliser
toujours sa voix et jamais ses pieds.
Omnibus letterario, Naples, 1835
Amelia ovvero Otto anni di costanza de Lauro Rossi (1812–1885)
est un autre exemple d’opéra composé à Naples pour Maria. Sous-titré
“melodramma comico”, cet opéra fait cohabiter une action d’abord
mélancolique et plusieurs scènes de genre comiques, dont le
virtuose rondo à variations “Scorrete, o lagrime” [15] sur
lequel l’œuvre se termine. L’une des variations marie la voix à
la clarinette au point de rappeller les grands airs avec
instrument obligé de Mozart. La sonorité chaude des instruments
anciens se pare ici d’une sensualité particulière.
Amelia n’obtint pas un grand succès, peut-être parce que Maria
exigea de danser elle-même un pas-de-deux alors qu’elle n’était
pas spécialement douée pour la danse.
Presque oublié aujourd’hui, Lauro Rossi fut au XIXe siècle une
figure importante de la vie musicale italienne, son œuvre
servant de pont entre l’époque classique et l’époque moderne. Il
avait étudié auprès de Zingarelli à Naples et dirigea plusieurs
de ses opéras dans les grands théâtres d’Italie. Déçu par
l’échec d’Amelia, il préféra quitter le continent et travailla
pendant huit ans en Amérique du Nord et en Amérique centrale
comme imprésario et chef d’orchestre. Nommé plus tard directeur
du conservatoire de Milan, c’est pendant son administration que
cet établissement forma des musiciens aussi progressistes que
Franco Faccio ou Arrigo Boito. Rossi fut également l’un des
fondateurs de la Società del Quartetto (1864), qui existe encore
aujourd’hui, avant de succéder à Mercadante en 1870 à la tête du
conservatoire de Naples.
Pour ce qui est de l’exécution, la Malibran fait voir et
entendre des choses merveilleuses ; on jubile, on aime et on
tremble pour elle, et finalement qui aurait cru que faire
pleurer méritât tant de louanges ?
Omnibus letterario, Naples, 1835
Autre opéra composé à Naples pour Maria, Ines de Castro fut
écrit en 1835 par Giuseppe Persiani (1799–1869) sur une commande
du Teatro San Carlo. Cette œuvre sombre et tragique se situe
dans le voisinage des opéras sanglants de Donizetti, un genre
alors extrêmement populaire dont seule Lucia di Lammermoor s’est
maintenue au répertoire. Les livrets d’Ines de Castro et de
Lucia di Lammermoor sont d’ailleurs de la plume de Salvatore
Cammarano, qui imaginera plus tard des intrigues tout aussi
embrouillées pour Luisa Miller (1849) et Il trovatore (1853) de
Verdi. La Romance d’Ines, “Cari giorni” [3], constitue un des
sommets de l’opéra. La triste atmosphère de prison dans laquelle
s’élève la voix plaintive de l’héroïne est peinte en couleurs
émouvantes par la sonorité magique de la harpe, un instrument
qui date de cette époque. La mélodie recueillie et le simple
accompagnement de harpe apportent un moment de paix privilégié
dans la tourmente des événements, qui culminent au troisième
acte avec la scène de la folie, traitée sous forme de grand
récitatif accompagné, et la scène de la mort d’Ines, dans
laquelle l’héroïne succombe douloureusement à un empoisonnement.
De tous les opéras composés pour Maria, Ines de Castro est celui
qui obtint le plus grand succès et le seul à être repris dans
toute l’Europe jusqu’au milieu du XIXe siècle. Maria elle-même
rechanta le rôle en août 1835 à Lucca.
… elle fut très applaudie et chanta les “palpiti” comme un ange,
bien que son indisposition ne l’eût pas quittée … L’œuvre de
Rossini se termina sur un air de Pacini ajouté par la Malibran.
Omnibus letterario, Naples, 1834
Il est possible de dater au jour près la composition du rondo de
Pacini Dopo tante e tante pene [11] : lorsque Maria Malibran
interpréta pour la première fois Tancredi de Rossini à Naples,
le 19 novembre 1834, son succès fut mitigé. Le soir du 21, elle
était de nouveau sur scène dans ce rôle, mais chanta à la fin un
nouveau rondo. L’accueil chaleureux qui fut réservé à Maria ce
soir-là tenait peut-être à une amélioration de sa condition
physique, mais certainement aussi à la qualité du nouvel air
final. Pacini a composé ce rondo en toute hâte : les paroles ne
se rapportent à aucune situation précise et certains passages de
la mélodie sont empruntés à l’opéra auquel Pacini travaillait
alors, Carlo di Borgogna (1834/35). Pacini connaissait très bien
Maria — l’année précédente, il avait écrit pour elle Irene et
ils étaient tous deux logés dans le palazzo de Barbaja,
l’intendant de l’opéra de Naples. On pourrait presque imaginer
le compositeur en train de discuter les modalités de ce numéro
de bravoure avec Maria autour d’un bon dîner. Comme dans la
scène d’Irene, le “maître de la cabaletta” fait appel ici à tout
un arsenal de gammes, de sauts et de trilles, et exploite toute
la tessiture dont disposait la Malibran (du la bémol grave à un
contre-ut longuement tenu).
... j’ai été le premier à crier à gorge déployée : “Viva ! Viva
! Brava ! brava !” et à applaudir à m’en rompre les mains.
Vincenzo Bellini à son ami Francesco Florimo, Londres, 1833
À Naples, en 1833, Maria ajoute à son répertoire un nouveau rôle
qui va marquer profondément sa carrière, car il semble fait pour
sa silhouette gracile, sa présence scénique et le raffinement de
son chant : Amina dans La sonnambula de Bellini. Quelques mois
plus tard, l’opéra est donné à Londres en langue anglaise, et
c’est dans cette production que Bellini entend Maria pour la
première fois. Malgré ses réticences envers le reste de la
distribution, il est bouleversé par son interprétation. À partir
de ce moment, pratiquement aucun théâtre n’invitera plus Maria
pour autre chose que Sonnambula. Son unique apparition en
Allemagne — probablement sa toute dernière apparition sur une
scène d’opéra — a lieu lors d’une représentation de Sonnambula
en l’honneur du roi de Prusse à Aix-la-Chapelle en août 1836.
L’air final d’Amina, “Ah! non credea mirarti” [6], offre un
parfait exemple des longues mélodies de Bellini qui se déroulent
à l’infini. Une fois de plus, on est frappé par l’intimité du
discours, que seuls peuvent créer les instruments anciens avec
leur sonorité ronde et chaude : les violons soulignent la
mélancolie du sujet, tandis que les hautbois et les violoncelles
apposent ici et là des touches délicates, comme des larmes ou le
reflet de souvenirs douloureux.
Cet air montre en outre que la tessiture moyenne d’Amina se
situe dans un domaine idéal pour un mezzo-soprano, mais trop
grave pour un soprano. Par conséquent, et contrairement à une
croyance fort répandue, il n’existe pas de “version pour
mezzo-soprano” de cet opéra, même si Cecilia Bartoli chante ici
certains ornaments de Maria Malibran. Rien d’étonnant, quand on
sait que Bellini composa cet opéra pour Giuditta Pasta, dont le
répertoire correspondait plus ou moins à celui de la Malibran.
Opéra très populaire et dont l’action dramatique se concentre
sur le personnage principal, la Sonnambula est rapidement
devenue un cheval de bataille des prime donne. Ceci explique que
les grands sopranos virtuoses du XXe siècle se soient accaparés
le rôle, bien que leur voix ne corresponde pas à ce que
souhaitait Bellini.
Elle apparut et un tonnerre d’applaudissements, d’acclamations
et de soupirs salua la célébrité musicale : elle gravit la
pierre druidique et mille regards, mille yeux, mille binocles se
fixèrent sur elle : mille oreilles se tendirent pour écouter la
voix des voix. Le silence se fit si profond que gare au
malheureux qui l’aurait interrompu d’un seul éternuement !
Du journal Il Barbiere di Siviglia, Milan, 1834
La même chose vaut pour Norma : ce rôle est aujourd’hui
l’apanage des sopranos dramatiques, alors que Bellini le
destinait à la Pasta qui venait de triompher en Sonnambula. Ce
qui nous surprend aujourd’hui allait donc de soi à l’époque :
une cantatrice comme la Malibran se devait d’interpréter le rôle,
et les contemporains surent apprécier son interprétation fort
différente de celle de la Pasta : “[La Malibran] est une Norma
qui peut servir de norme à toutes les Normas”, pouvait-on lire
dans un journal napolitain au printemps 1834, quelques jours
après ses débuts dans ce rôle.
L’accueil est tout aussi chaleureux lors des débuts de Maria à
la Scala de Milan quelques mois plus tard : “Madame Pasta nous
paraît être sur scène le type le plus parfait du genre classico,
comme Madame Malibran nous paraît être celui du genre romantico”.
Il est remarquable que, pour ses débuts dans cette maison
difficile, Maria ait choisi Norma plutôt qu’un des rôles de
Rossini qu’elle possédait parfaitement : interpréter Norma sur
la scène de la création, où Giuditta Pasta — adulée par Maria et
le public milanais — avait placé la barre au niveau le plus
haut, aurait facilement pu être interprété comme une provocation.
La prière de Norma, “Casta Diva” [17], est une des mélodies les
plus connues de toute la littérature d’opéra. L’histoire de sa
composition est entourée de diverses légendes, mais il est
attesté que cet air en sol majeur (dans le manuscript) a été
transposé un ton plus bas en fa majeur pour la création, version
qui s’est imposée depuis. Sur notre enregistrement, la cavatine
de Norma est abordée de manière fondamentalement différente à
partir de la sonorité extrêmement tendre et fragile de la flûte
ancienne, qui installe l’atmosphère intime et presque sacrée
dans laquelle la chanteuse doit interpréter cette prière
méditative — Bellini demande à ce qu’elle soit chantée
pianissimo.
Dorénavant, je veux de temps en temps vous écrire, je veux que
vous me répondiez, et je veux que notre amitié soit fraternelle,
pleine d’attention, d’affection et de confiance, et que cette
amitié fondée sur l’estime la plus vraie, devienne précieuse.
Donc, dorénavant, Bellini fera tout ce que lui demandera la
Malibran !
Bellini à la Malibran, Paris, 1835
Pendant qu’il préparait la création parisienne de son dernier
opéra, I puritani, Vincenzo Bellini eut l’idée d’adapter l’œuvre
pour Maria, qu’il adorait, et conclut un arrangement à ce sujet
avec le Teatro San Carlo. Deux versions de l’opéra virent donc
le jour parallèlement.
Dans la scène de folie “O rendetemi la speme” [12] et la
cabalette “Vien, diletto” [13], on notera deux changements
apportés pour la version napolitaine: le rôle d’Elvira a été
transposé vers le bas pour mieux convenir à la voix de Maria, et
celui de Riccardo, tenu à Paris par le baryton Antonio Tamburini,
a été adapté pour une voix de ténor. Bellini, qui composait
toujours très soigneusement, dut exécuter ces modifications dans
un combat contre la montre : le contrat établi en octobre 1834
par le Teatro San Carlo stipulait que le premier acte devait
être livré au plus tard le 12 janvier 1835, et le deuxième dans
les huit jours suivants. Mais des forces supérieures
s’opposèrent à la réalisation du projet : une épidémie de
choléra s’étant déclaré dans le sud de la France, les navires de
Marseille en partance pour Naples furent bloqués à Nice, et la
partition de l’opéra n’arriva pas à temps voulu. La direction du
San Carlo annula aussitôt le contrat, malgré les prières de
Maria. Celle-ci n’a donc jamais chanté l’unique opéra écrit
spécialement pour elle par Bellini. La création de la version
Malibran n’a eu lieu qu’en 1986, à Bari.
Maria avait une grande facilité pour la composition, et nous
connaissons une foule d’airs et de romances d’elle qui
l’attestent. Elles portent en général l’originalité de son
caractère, tendre et brillant à la fois. Elle ne les vendait
jamais, et les destinait, soit à faire des cadeaux à ses amis,
soit à de bonnes œuvres.
La comtesse Merlin, Madame Malibran, Bruxelles, 1838
Maria est elle-même l’auteur d’une cinquantaine d’airs. Publié
dans son Album lyrique, “Rataplan” [10] frappe avant tout par
l’énergie de son refrain et la répétition du roulement de
tambour “rrrrr”. Mais les strophes contiennent aussi des
roulades d’une exécution particulièrement difficile.
“Rataplan” était une des compositions les plus célèbres de
Maria. La version orchestrale enregistrée ici provient de Dresde.
Elle se trouvait dans les archives de l’opéra et faisait partie
d’un vaudeville comportant une ouverture et treize numéros, mis
au point dans les années 1840 par plusieurs auteurs aujourd’hui
oubliés sous le titre Testament d’un comédien.
Cet usage dans un vaudeville illustre la popularité du
morceau, qui figure en outre sous le titre “Tramtaram” dans un
recueil de chansons paru à l’époque, Das singende Deutschland.
Toutefois, d’autres chansons composées par la “Sévigné de la
Romance”, ainsi qu’un auteur nommait Maria en 1832, reçurent les
louanges de collègues aussi exigeants que Berlioz, Schumann ou,
plus tard, Debussy.
Si agréable soit-il au palais et convenable pour l’estomac, même
un élixir finira par nous répugner si nous sommes condamnés à
l’ingurgiter cent fois et plus… ce qui aurait amené la nausée,
si mad. Malibran n’avait su l’agrémenter d’une saveur nouvelle
et délicieuse.
Il Corriere delle Dame, Milan, 1835
Une autre composition de Maria [16] jette une lumière sur un
rôle que nous n’avons plus l’habitude d’associer au
mezzo-soprano : Adina, dans L’elisir d’amore de Donizetti.
Lorsqu’elle chanta ce rôle à Milan en 1835, la prima donna jugea
que la partition de Donizetti ne correspondait pas entièrement à
ce qu’elle souhaitait. Elle n’était certes pas la seule star à
exiger de pouvoir briller à la fin de l’opéra avec un air plein
d’effet, mais elle fut vraisemblablement la première à composer
personnellement l’air alternatif !
Elle opta pour la forme du rondo, fréquemment utilisé à la fin d’un opéra, qui fait s’enchaîner une section lente et une section rapide dont les répétitions sont ornées virtuosement. Toutefois, Maria n’introduisit pas ce rondo à la fin de l’opéra, mais à la place de l’air d’Adina qui, chez Donizetti, précède son duo avec Nemorino. La première partie de l’air composé par Maria reprend le texte et l’atmosphère solennelle du morceau original de Donizetti, tandis que l’Allegro moderato exalté permet à la soliste de briller par des sauts de registre, arpèges, gammes et chaînes de trilles, avant de finir sur un mi grave qui constitue assurément l’un des passages les plus spectaculaires du présent enregistrement.
(traduction: Dennis Collins)
